PUISQUE NOUS SOMMES SAUVAGES (création 2021)

A L'ORIGINE 

J’ai grandi avec l’impression qu’autour de moi se multipliaient les moyens et les espaces d’expression, en particulier numériques. Possibilités de partager en trois clics ce qui nous anime, nos peurs, nos prises de positions, nos colères... Outils pour communiquer avec le monde entier. Et pourtant, quand les mots, les images, les témoignages et les tribunes affluent de toutes parts, comment faire entendre sa voix ? Que nous reste-t-il à dire, aujourd’hui, qui n’ait pas déjà été exprimé ? 
J’ai donc appréhendé les espaces d’expression à ma disposition dans un jeu d’attraction-répulsion qui continue de m’interroger. Entre nécessité de dire et découragement de se faire entendre. En questionnant mon rapport à la prise de parole, je l’ai souvent comparé à celui de mes parents. Tous deux élevés au sein d’une grande tradition de la pudeur, les opinions comme les ressentis intimes  étaient rarement objet de discours partagés. Ils restaient tus, enfouis, sans mots pour les faire exister au dehors.. Hormis à de rares occasions : lors de fêtes de village et autres bals communaux. 
Alors, sur des coins de tables aux nappes en papier déchirées, des fragments de vie se racontent, des mondes intérieurs se partagent, des cris de colère sont poussés, de petites blessures ou joies sont nommées. 
De ces expériences de fêtes de villages du Rhône auxquelles j’ai longtemps accompagné mes parents et grands-parents, j’ai gardé le souvenir troublant  de l’affection et aussi parfois du malaise provoqués par la confession soudaine d’un grand oncle qui raconte ses amours perdus, de la difficulté d’une voisine à trouver les mots justes pour dire ses rêves d’antan, de l’abondance de paroles d’un inconnu pour raconter ses colères.. C’est cette intimité qui se cherche, qui se crée, parfois par accident, parfois maladroitement, parfois dans un moment de grâce unique, que nous avons envie de raconter.

 

 

Comme les personnages décrits par Rainer Maria Rilke dans  Notes sur la mélodie des choses, ceux de Puisque nous sommes sauvages seront comme « deux êtres sur des îles qui ne sont pas assez distantes pour qu’on y vive solitaire et tranquille. L’un peut déranger l’autre, ou l’effrayer, ou le pourchasser avec un javelot – seulement personne ne peut aider personne ».  Comment réussir à s’atteindre, d’une rive à l’autre, si ce n’est en donnant de la voix ? 

Nous donnerons donc corps à ces tentatives de se rejoindre, d’île en île, de créer un pont, même fragile – surtout fragile – entre eux deux. Notre recherche sera en effet éminemment corporelle. Nous explorerons une gestuelle provoquée par le bégaiement, l’incapacité à dire, le rougissement, les lapsus des personnages... tout ce qui traverse notre corps dans le cheminement de la parole. Ce sont ces essais, ces échecs, cette persévérance dans la nécessité à dire qui générerons le mouvement. 

Après avoir questionné la place des « non-dits » au sein d’un cercle familial dans Tout va bien. Tout va bien aller maintenant, puis interrogé les façons de se raconter publiquement à l’heure du narcissisme 2,0 dans Cohérence des inconnus, cette troisième création s’attache à s’emparer des enjeux d’une parole intime et sincère, à l’échelle de la rencontre entre deux individus. 

NOTE DE SCENOGRAPHIE 

"Notre dispositif scénique fait converger la scénographie et l’éclairage en un même espace. Nous souhaitons créer un objet indépendant et modulable selon les espaces, c’est pour cela que la scénographie sera auto-portante et composée d’éléments qui servirons pour accrocher les projecteurs, la volonté de la Cie Hej Hej Tak étant de pouvoir diffuser ce spectacle aussi bien dans les salles de théâtre que dans les salles polyvalentes. 

La scénographie trouve son inspiration dans les espaces dédiés à la fête, que cela soit des fêtes populaires comme les bals, les boums ou encore les clubs. Ces lieux où se tissent les rencontres, les histoires d'amour, les confessions, les trahisons renvoient beaucoup à des atmosphères lumineuses particulières, c’est pourquoi nous avons choisi de détourner des éléments techniques de lumière et de son pour en faire des sculptures lumineuses avec plusieurs types de sources, évoquant tour à tour différentes ambiances et différents lieux au fur et à mesure que la mémoire des deux comédiens se déroule au plateau.

La configuration des éléments se fait de manière circulaire, comme dans un chapiteau, avec au centre un trépied rehaussé d’une boule à facette, montant à 4 m de haut. Aux 4 coins de l’espace, 4 trépieds servent de points d’accroche de projecteurs. Ils seront couverts d'une ligne de tubes fluos ou d'une rangée d’ampoules de guinguette. Au plateau, 6 pieds de micro sont répartis, peuvent être déplacés et peuvent devenir des lignes verticales lumineuses de couleur quant les comédiens les allument. 

Notre parti pris est de dévoiler volontairement la technique, les comédiens installent eux-même le plateau et le font évoluer en déplaçant des éléments ou en allumant certaines sources, ou en détruisant des accessoires au plateau. Les objets sur scène sont hybrides, à la fois utilisés en tant que tels, pour leur utilité première (éclairage, micro), mais on leur a greffé des éléments lumineux qui en font de véritables sculptures d’ampoules ou des lignes lumineuses très graphiques.

Selon le type de sources utilisées (néons, tubes fluos, ampoules de guinguette, etc) il y a différents types de lumière émise (douce, crue, saturée, colorée, brute, etc). Ces choix de températures de couleurs, de comportements lumineux vont permettre de basculer dans des tableaux très distincts.

Dans cet espace brut sans tapis de danse ni pendrillons, cet ensemble fantastique de trépieds, pieds de micro et de câbles entrelacés devient le théâtre d’un étrange rassemblement de silhouettes, comme un bal d’objets. 

Les deux plantes elles-mêmes semblent dans une situation d'humains, placées chacune sur une chaise elles deviennent actrices silencieuses qui attendent d’être invitées, ou qu’un événement se produise."

Charlotte Gautier Van Tour 

© 2018 - Hej Hej Tak.

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